Des Nouvelles du Large

Au rythme d’une nouvelle par an, je devrais publier un recueil d’ici 2030 environ… 😉
Cette nouvelle a été envoyée au concours de nouvelles organisé par la Bibliothèque de Saint-Gilles Croix-de-vie, intitulé cette année « Nouvelles du Large »
Je l’ai écrite en 2 jours, dont la dernière moitié 2 heures avant la fermeture de la Poste (la date limite de dépôt étant le 30 Juin, le cachet de la poste faisant foi), donc je n’ai pas eu le temps de relire, vous m’excuserez pour les fautes d’orthographe !!
Je me demande si je suis fait pour le travail sous pression, moi…

Bouteille amère

C’était un homme triste qui flânait d’un pas lourd ce matin là, sur la plage de La Londe. Triste et inquiet. Et pourtant, des millions d’hommes et de femmes rêvaient tous les jours d’être à sa place et dépensaient chaque semaine quelques Euros pour tenter de rejoindre son club très fermé.

Depuis qu’il avait gagné au loto une somme complètement déraisonnable, il avait réalisé tous ses rêves les plus inavouables. En moins de deux ans, il avait tout fait.
En cent vingt sept tour du monde par tous les moyens de transport possibles et existants, il avait posé le pied dans tous les pays de la planète, même les plus fermés. Il y a certaines portes que seul l’argent peut ouvrir.
Il avait nagé dans toutes les eaux turquoises de toutes les mers du globe, plongé au milieu des requins, joué avec les dauphins, navigué avec les baleines, passé les quarante noeuds sur un multi-coques en carbone, conduit une formule un, skié sur des montagnes vierges de toute trace après s’être fait déposer en hélico, piloté un rafale, traversé l’Europe en montgolfière, la France en planeur, les États-Unis en Harley Davidson par la route 66, le canada en chien de traîneau et l’Australie en super truck.
Il avait fait des aller-retours Marseille Buenos-Aires dans la journée juste pour aller manger un asado et du dulce de leche, des séjours de quelques heures à New-York pour un jogging à central park, quelques voyages en Thaïlande pour un massage, et il ne comptait plus les vols vers Hawaï quand les conditions météo s’annonçaient bonnes pour une session de windsurf à Ho’okipa.

Aujourd’hui, il était fatigué, et il avait peur. Peur d’être blasé de tout, d’avoir tout fait trop vite et de s’ennuyer pour le restant de ses jours. Cette peur panique, qui était apparue très soudainement, l’empêchait de dormir depuis quelques jours déjà, et pouvait facilement expliquer sa présence à 4 heures du matin sur cette plage déserte, aux premières lueurs de l’aube de cet été naissant.
La mer était calme et se reposait enfin de ces derniers jours de vent d’Est qui l’avait agitée un peu plus fort que les normales saisonnières.
Un détail dans ce calme attira son regard vers le rivage : une bouteille flottait entre deux eaux et s’apprêtait à s’échouer sur le sable. Cette vision le déprima encore plus. Lui, qui était écolo au plus profond de son âme, se rendait compte qu’il avait passé tout ce temps à ne penser qu’à lui, sans lever le petit doigt pour protéger cette Terre qu’il aimait tant, ni d’ailleurs pour aider qui que ce soit qui était dans le besoin alors qu’il avait des moyens considérables.
Il rétablit intérieurement la peine de mort pour les pollueurs qui jetaient des bouteilles à la mer, et se décida instantanément de sauver la planète, en commençant par jeter cette bouteille dans la benne de recyclage.
Ce n’est qu’après avoir attrapé la bouteille qu’il réalisa qu’elle était consciencieusement fermée et contenait un papier roulé et attaché avec soin.
Un sourire dont il pensait avoir définitivement oublié la sensation illumina son visage, et il pensa que sa chance légendaire lui faisait signe à nouveau. Même s’il risquait fort de découvrir un beau « merde à celui qui le lira », il avait la sensation d’avoir découvert un trésor unique, et commençait déjà à tenter de deviner de quel endroit avait été jetée cette bouteille pour arriver sur cette plage.
Il ouvrit fébrilement la bouteille, déroula le papier qui ne présentait aucun signe d’humidité ou de vieillesse, et commença sa lecture.

…..

Mon amour, ma belle, ma vie.

il faut quand même avouer que le coup de la bouteille à la mer, pour un pro du mail et un furieux du texto, ça fait très légèrement borderline et carrément out of date, mais en fait, j’adore. Si on ajoute au côté super tendance du « message in a bottle » l’incertitude totale quand à la destination finale de ce message, qui a un max de chance de finir digéré par une murène ou un loup, moi je dis : c’est la top classe.
Je dois reconnaître que je n’ai de toute façon pas d’autre choix que celui-ci, tout ce qui contient une batterie à bord étant vidé de toute énergie depuis mon départ.

Tout d’abord, tu m’excuseras auprès de ton père, qui a du être averti par la capitainerie de la disparition de son bateau en pleine nuit. Je suppose que vous avez fait assez rapidement le rapprochement avec ma disparition soudaine. Au moins, vous vous doutez un peu que le bateau est entre de bonnes mains.
Comme tu peux le constater, j’emploie un ton super léger malgré la gravité de notre situation. C’est une méthode à la con pour faire semblant de me forger une carapace.
Autant te le dire tout de suite : ça ne marche pas du tout.
Depuis que je suis parti de la maison, je pleure. J’ai pleuré dans la voiture, j’ai pleuré en larguant les amarres, j’ai pleuré à la barre, et je pleure comme un con en t’écrivant cette lettre.
Je ne sais pas vraiment ce qui m’a poussé à me diriger vers le port et à prendre le bateau. Le fait d’être tombé sur les clés dans la boite à gants en y cherchant un mouchoir m’y a peut-être inconsciemment décidé. En tout cas ça tombe plutôt bien, je crois que j’ai un peu besoin d’une grande solitude, et pourquoi pas de me retrouver face à la grandeur de la nature pour réfléchir un peu à mon avenir.
J’ai besoin d’un gros break, ma belle, mais ce n’est pas à cause de toi..
Je t’expliquerais bien en détail tout ce qui tourne dans ma petite tête, mais c’est un peu trop tôt pour y extraire quelque chose d’ordonné, et je n’ai pas vraiment confiance au moyen que j’utilise pour poster cette lettre.
J’espère juste que le vent d’Est poussera ma bouteille sur la plage (d’après mes calculs, elle devrait arriver sur notre plage de La Londe) et que quelqu’un te la fera suivre. On peut toujours rêver.

J’ai juste besoin de te dire que je t’aime, que je n’ai jamais cessé de t’aimer, et que c’est pas demain la veille que cet amour va s’arrêter.

Ton chéri.
…..

Paul regarda vers le large en souriant : il venait de trouver un nouveau boulot.


Les moyens qu’il mit en oeuvre furent considérables.
Il commença par expédier la lettre à sa destinataire, dont l’adresse était consciencieusement notée à la fin du message. Il n’osa pas la porter directement par pure timidité, mais inscrivit son numéro de téléphone sur un post-it, sans autre mot d’explication.
Ensuite, il n’eût qu’un seul objectif : trouver la deuxième bouteille.
Il embaucha un des meilleurs routeurs de course au large et loua la moitié de la puissance de calcul de Météo France pour essayer de localiser le point de départ de la première bouteille, en fonction de son point de chute et des conditions météo des jours précédents. Il put ainsi obtenir le jour, l’heure et la position du bateau lorsque la bouteille avait touché l’eau.
Les experts qui travaillaient sur le dossier étaient resté perplexes sur la performance de son expéditeur, qui avait réussi à faire atterrir sa bouteille à l’endroit prévu, apparemment sans moyen de calcul.
Son second objectif fut de localiser le bateau lui-même, sans toutefois interférer sur sa trajectoire.
Il commença par une véritable enquête policière afin d’obtenir le nom et le modèle du bateau, en récupérant (par des moyens plus ou moins officiels) le fichier des bateaux volés sur la côte ces dernières semaines.
Ensuite, après avoir étudié avec son « équipe » toutes les hypothèses de trajectoire, il loua un petit Cesna et entreprit de survoler la zone à la recherche du voilier.
En fait, il se régalait.

Il lui fallu moins de quarante-huit heures et un énorme coup de pot pour localiser le bateau et retrouver la seconde bouteille. En partant de l’hypothèse que l’auteur des messages était tout de même un fin calculateur et qu’il allait faire en sorte que la bouteille s’échoue dans un endroit fréquenté, il écuma toute la côte en kayak de mer à la recherche du moindre objet flottant.
Quand il sorti sa deux cent troisième bouteille de l’eau et découvrit que c’était la bonne, il était comme un gamin devant l’intégrale de Walt Disney. Il fut incapable de patienter jusqu’à la terre pour lire le contenu de son trésor.

…..

Ma bombe atomique, ma princesse étoilée.

Aujourd’hui je t’envoie des nouvelles du large. Du vrai large. Celui ou on ne voit plus la terre nulle part et tout, même quand on monte en haut du mât.
Tu vas peut-être trouver ça curieux, mais j’ai arrêté de pleurer ce matin, tout d’un coup. En fait, à la seconde même ou j’ai aperçu mon premier dauphin.
Quand je pense qu’on nous bassine à nous dire qu’il faut impérativement aller dans les Caraïbes pour en voir alors qu’il suffit de passer derrière Porquerolles…
J’ai eu droit à un superbe ballet, avec le salut final et tout, un peu comme s’ils avaient senti mon besoin de spectacle et de penser à autre chose. Mission accomplie.

Maintenant que je suis un peu apaisé, je peux commencer à t’expliquer les raisons de mon départ.
J’ai bien réfléchi en essayant d’être super honnête avec moi-même, ce qui est super dur quand on veut comme moi toujours avoir raison. Je pense que j’ai tout simplement une peur panique de l’engagement, même si c’est pour s’engager avec la plus belle fille du monde que tu es, indéniablement.
Depuis très longtemps, j’ai des espèces de schémas ridicules dans ma tête, qui me font fuir devant une vie normale avec une femme, des enfants, un boulot, une maison, un crédit sur le dos et toujours les mêmes amis. Ça me fait flipper à mort.
Moi, je rêve d’une vie simple, sur une plage, dans une cabane en bois, à manger des poissons grillés et faire de la planche quand il y a du vent. Avec toi, rien que toi. Et on regarderai le soleil se coucher tous les soirs les pieds dans l’eau, tranquille.
Quand j’y réfléchi un peu plus, je dois quand même m’avouer que derrière la cabane serait construit un super home-studio de la mort ou je pourrai enregistrer mes chansons, qu’il y aurait un 13 mètres dériveur intégral en alu mouillé dans la baie pour partir en vadrouille avec, et que, j’avoue, on aurait les moyens d’inviter tous nos copains régulièrement pour faire des grandes fiestas.
Bref, je rêve d’avoir gagné au loto, et c’est pas demain la veille que ça va arriver, puisque je n’y joue pas.
Toi, tu me proposes d’aller visiter cette maison à vendre, tu me lances des perches énormes sur tes envies de mariage et tu laisses traîner des revues de parents un peu partout. Damned, je suis fait.
S’il te plaît ma belle, laisse moi le temps de m’habituer à ma future nouvelle vie, j’ai besoin de faire le deuil de mes rêves, de me préparer.

J’espère juste que je ne suis pas en train de tout casser en faisant mon caprice, parce que si c’est le cas, je suis vraiment le roi des cons et j’aurai tout perdu.

Ton chéri perdu.

…..

Un coup de téléphone et 10 minutes plus tard, la lettre partait par coursier spécial vers sa destinataire, toujours avec le même post-it collé dessus.

Moins de deux heures après, son téléphone sonnait.


Récupérer la troisième bouteille fut une simple formalité. Il avait loué (très cher) les services d’un satellite d’observation dont la précision approchait les dix centimètres par pixel, et suivait tranquillement le bateau sur son écran. Quand il repéra un objet aux limites de la résolution s’éloigner du bateau, il nota sa position GPS et parti tout simplement à la pêche à la bouteille en hydravion, histoire de changer les plaisirs. Il était de nouveau le gamin fou qu’il était devenu deux ans auparavant, quand il avait découvert tous les jouets qu’il pouvait s’acheter.
Cette fois-ci, il ne craqua pas : il n’ouvrit pas la bouteille. Il se contenta d’aller la déposer en hélicoptère dans la piscine de sa destinataire. Décidément, cette histoire lui plaisait beaucoup et lui faisait acheter beaucoup de jouets.
Il ne put quand même s’empêcher d’imaginer presque mot pour mot le contenu de cette lettre, qui serait confirmé ou non si le bateau poursuivait sa route. Son imagination lui soufflait à peu près ceci .

…..
Salut ma beauté cosmique.

Même si tu m’as souvent habitué à me surprendre, j’avoue que là, tu as fait dans le grand spectacle. De mémoire, c’est la première lettre de toi que je reçois dans une bouteille, déposée au bout d’une corde dans mon cockpit par un hélico. La classe.

Même si je ne sais pas si tu me comprends, puisque tu ne m’as rien écrit à part ce point de rendez-vous, je souris comme un bienheureux depuis que j’ai revu ton écriture.
Ton « je t’aime » de la fin me laisse quand même espérer que je ne prendrai pas une grosse baffe dès que j’aurai posé le pied sur le quai du port de Barcelone. De toute façon, baffe ou pas, j’y cours !.
Ça tombe plutôt bien, puisque je me choppe en ce moment même un bon petit 40 noeuds de tramontane dans ma face. Le Trident 80 de ton père adore, il marche du feu de Dieu.

A très bientôt mon amour thermonucléaire.

PS : j’ai décidé d’envoyer cette bouteille sans faire de calcul, puisque de toute façon avec cette tramontane, elle va se retrouver en Afrique. Je ne sais pas comment tu as fait pour trouver mes deux premières bouteilles, ni pour m’envoyer la tienne, mais il me semble que je ne vais pas tarder à voir débouler un engin volant pour récupérer celle-ci.
…..


Épilogue.

C’était un homme heureux qui rêvassait le nez en l’air ce matin là, sur la plage de La Londe.
Heureux et serein.
Et pourtant, il vivait simplement, avec peu de ressources, à peine de quoi vivre au jour le jour, sous un modeste toit.
Un sourire indévissable aux lèvres, il portait de temps en temps sa main à sa poche, comme pour s’assurer qu’il avait toujours sur lui un immense trésor.
Il s’agissait tout simplement d’une lettre, qui était arrivée dans une bouteille, envoyée par colis postal.

…..
Paul.

Je ne vais pas changer de style d’écriture pour te remercier grave sa mère en short comme tu le mérites, puisqu’il me semble que tu as pas trop mal apprécié mes précédentes proses.
Je voulais tout simplement te dire MERCI, à la puissance trois ou quatre milliards, qui n’est rien face à la grandeur de ton geste, que j’ai encore un peu de mal à comprendre, d’ailleurs.
Mais si ça se trouve, j’aurais fait pareil à ta place.

Nos retrouvailles à Barcelone se sont déroulées à merveille, et n’ont été que meilleures grâce à tes petits soins (bigre, quel hôtel !).
Le voyage-surprise en avion a été également du plus bel effet, l’intégralité de l’équipage du jet privé a tenu sa langue jusqu’au bout du voyage malgré nos suppliques.
La cabane en bois sur la plage est parfaite, exactement la même que celle qui est en photo dans la chambre de ma chérie (d’ailleurs, je te soupçonne fortement de t’en être inspiré par je ne sais quel moyen.
Le home-Studio est parfait. Juste parfait. Tu seras le premier auditeur du résultat qui en sortira bientôt.
Mais pour le 13 mètres en alu mouillé dans la baie, là je trouve que tu as carrément abusé. Vraiment, c’est trop.
Comme tu peux le constater, je suis en train de m’enfoncer tout doucement et de m’emmêler les pinceaux dans mes mots, parce que je ne trouve pas les bons qui puissent remplir comme il faut leur devoir, et te remercier une nouvelle fois pour tout ce que tu as fait pour nous.
Les paroles et les regards étant parfois plus fort que les écrits, je joint à cette lettre ce qu’il faut pour remédier à mes lacunes littéraires.
Tu pourras ainsi voir ma jolie blonde très légèrement changée. La grossesse lui va à merveille.

A bientôt, sauveur .

…..

De sa main gauche, il s’assura qu’il avait toujours sur lui son deuxième trésor, et, le billet d’avion contre sa main, il se dirigea vers l’aéroport de Hyères, à pied, tranquille, en souriant.

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