Plume d'océan

Nouvelle présentée au concours « Plume d’océan » organisé par la bibliothèque de Saint-Gilles Croix de Vie…
J’ai même eu le dixème prix !! (attends, sur 200, j’ai le droit de frimer, quand même)


13 Novembre, 14h45

Et meeeeerde.
Merde, merde et merde.
C’est à peu près tout ce qu’il y avait dans la tête d’Apostolos Mangouras depuis un bon quart d’heure.

Même s’il y était préparé, même s’il pensait depuis de longs mois déjà que ça allait arriver un jour ou l’autre, là, il est surpris.
Quand l’alarme l’a tiré de son sommeil, il a juste pensé : « déjà ? »

Maintenant, il faut agir, et vite. Et il est le seul au monde après Dieu à pouvoir prendre une décision. N’est pas capitaine d’un supertanker de deux cent quarante trois mètres contenant soixante-dix sept mille tonnes de brut qui veut.

Le regard vers l’horizon, les yeux dans le vague, il souffle un grand coup comme un athlète avant la grande épreuve finale et lance le dernier ordre qu’il avait imaginé donner un jour à son radio :

« Envoyez le May Day »


Tout le monde l’appelle « Plume d’Océan ». Plus personne d’ailleurs ne se souvient de son vrai prénom, tant ce surnom lui colle bien à la peau.

Son amour de la mer et son enthousiasme à s’y plonger tous les jours de l’année sans se préoccuper de la météo ne trompent personne. La mer est son univers, sa raison de vivre et rien ni personne ne pourraient l’en séparer.


13 Novembre, 14h50. Phare de Camariñas, Galice.

« J’y crois pas. Juste à l’heure de la sieste. Les gens ne respectent vraiment plus rien »

Manuel Sanchez, tranquille gardien de l’un des derniers phares habités de la côte espagnole, à la pointe sauvage de la Galice, vient de terminer son café. Après un bon repas, il s’apprête à faire ce qu’il appelle de la « veille active », à savoir une bonne petite sieste bien méritée à côté de la radio, malgré la mer forte qui fait trembler la tour de ses coups de boutoir réguliers. De toute façon, une veille visuelle ne sert à rien par ce temps, et il faudrait être fou
 pour sortir.

Et c’est précisément à ce moment béni, quand la tête n’a pas encore vraiment épousé l’oreiller, que la radio s’est mise à crépiter.

« Encore un touriste qui joue avec le canal 16 ou qui a peur de cette petite tempête »

Il ne se doute pas que la grande majorité des journaux télévisés d’Europe vont faire de cet appel leur sujet d’ouverture le soir même.


13 Novembre, 20h15

Victor est heureux. Ce soir, il va sauver le monde. Depuis quelques heures déjà, son équipage est en alerte maximum, et son remorqueur « Ria de Vigo » fait maintenant route vers son objectif.

Son vieux pote de toujours vient de lui signaler par radio en passant au-dessus de lui que ça ne va pas être de la tarte. Il vient d’hélitreuiller tout l’équipage en laissant le pétrolier aux mains de son capitaine, de son second et de son chef mécanicien, et il a eu le temps d’avoir une bonne idée de l’étendue des dégâts. Si le remorquage échoue, le pétrolier ira se fracasser sur la côte au petit matin.

Victor adore ce genre de défi.


Elle, elle adore voler.

Planer au-dessus des dunes ou des vagues, se déplacer dans le silence uniquement grâce à la force du vent.

Elle va même régulièrement jusqu’à la grande Dune du Pilat, la Mecque locale du vol libre, pour planer au milieu des ailes deltas et autres parapentes. Régalade.

Elle se sent aussi à l’aise dans les airs que sur l’eau, quelle que soit la force du vent, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige.

Elle fait même de la voltige malgré les avertissements répétés de ses proches qui la trouvent carrément dingue. Elle monte très haut, puis descend en piqué, enchaîne quelques vrilles, loopings et autres tonneaux qui impressionnent toujours la galerie.


En pleine partie de golf. Juste au dernier put du 8eme trou. Il y a des coups de fil qui peuvent te foirer une partie en deux secondes.

Francisco Alvarez Cascos a vraiment horreur du téléphone portable. Mais quand on veut profiter des nombreux avantages de la fonction de Ministre de l’Équipement et des Infrastructures, il faut aussi en supporter les quelques inconvénients.

Mais là, franchement, juste au huitième trou, devoir prendre une décision sur le destin d’un pétrolier fuyard en train de couler, c’est rude ! D’autant plus que le pétrolier en question a déjà perdu sept mille tonnes de brut. Même les experts ne savent pas vraiment que faire, alors lui, tu parles. Il s’y connaît autant en pétroliers qu’en psychologie féminine, et c’est à lui de prendre la décision finale. Boulot de merde.

Alors il a pris la mauvaise, puis il a raccroché.

Et il a poursuivi sa partie.


14 Novembre, 6h30

L’aube, enfin. La lumière.

Les trois derniers membres présents sur le bateau n’attendaient qu’elle : la fin de leur plus longue nuit.

Une nuit blanche, forcément, mais surtout noire et visqueuse, puante, explosive, angoissante, exténuante. Le retour de la lumière va grandement leur faciliter la tâche. La présence maintenant visible des quatre remorqueurs les a aussi rassurés. Ils ne vont finalement peut-être pas mourir sur ce rafiot pourri.

Mais le boulot est loin d’être terminé.


Si elle peut passer des heures à regarder la mer ou à planer tranquillement le long de la côte, elle éprouve quand même ses plus fortes sensations quand elle s’y plonge et passe dans l’autre monde de l’océan.

Un monde de silence et de beauté, grouillant de vie et de dangers dont elle ne se lasse jamais.

Une fois sous l’eau, c’est d’ailleurs assez souvent elle le principal danger pour les innocents poissons qui se trouvent à sa portée. Elle a adopté une technique de chasse à l’ancienne assez redoutable.

Elle plonge de haut pour surprendre la proie qu’elle a repérée depuis la surface. Elle nage vite, loin et longtemps. L’apnée lui semble naturelle. Aucune chance d’en réchapper pour le poisson.

Et pour être parfaitement en harmonie avec sa technique, elle déguste souvent le poisson dès sa sortie de l’eau, frais et cru, encore tout palpitant. Elle garde les plus petits pour ses enfants et n’en pêche jamais plus que nécessaire à son appétit.


Quel repas, mon Dieu !

Malgré ses 120 kilos et sa grande habitude des orgies culinaires, Vassili Triantaphilidès a cette fois-ci un peu forcé sur la dose. Mais quand on est l’armateur d’un supertanker fuyard en train de couler, tous les moyens sont bons pour rassurer le client.

Les cadavres de Chambolle Musigny 1987 ne laissent aucun doute sur la conclusion de ce repas : toute la responsabilité de
cette affaire retombera sur le Capitaine et les dirigeants politique espagnols.

Ses invités peuvent repartir l’esprit tranquille et profiter de son invitation dans son night-club, pour y faire la fête à ses frais toute la nuit.


Toute la nuit.

Victor et ses hommes se sont battus en vain toute la nuit. Mais la côte se rapproche, inexorablement.

D’autres que lui seraient découragés, mais il en faut bien plus pour qu’il montre un quelconque signe de fatigue.

Avec l’arrivée du jour, tout s’est simplifié, et le travail d’équipe remarquablement orchestré entre les quatre bateaux a porté ses fruits : Victor a eu l’honneur d’attraper le premier filin de remorquage et s’est lui-même chargé de son arrimage au remorqueur.

Il n’y aura pas d’échouage. La côte est sauvée du pire.

Même si le trou béant de 53 mètres de long que l’aube lui a fait découvrir sur le flanc bâbord du monstre fait craindre à Victor que sa Galice chérie ne s’en sorte pas indemne.


«L’erreur est humaine, mais une véritable catastrophe nécessite l’utilisation d’un ordinateur »

Olivier Brun, ingénieur calcul à Météo France, aime beaucoup cette citation, et l’a même mise en signature automatique à la fin de tous ses mails.

Il a tant de fois perdu toutes ses données à cause d’un problème sur ses super-ordinateurs qu’il ne peut que confirmer cette théorie.

Mais là, c’est le contraire : c’est un ordinateur qui lui annonce la catastrophe à venir.

Les heures de calcul qu’il vient de passer sur les prévisions des courants et des vents ne laissent aucune chance au hasard : toute la côte, du Cap Finisterre à Brest, sera touchée par les nappes de pétrole.


Elle s’est tout de suite rendue compte que quelque chose n’allait pas. Comme à son habitude, elle a plongé de très haut, cette fois-ci juste pour le fun, et elle a remarqué trop tard, juste avant l’impact, l’aspect de la surface.

Le choc a été bien plus violent que d’habitude, un peu comme si l’eau s’était durcie en surface. Elle a traversé ce voile de matière inconnue avec un très mauvais pressentiment.

Sous la surface l’attend une vision d’horreur. Tout est noir. Il n’y a plus aucun poisson à cet endroit qui, d’habitude, grouillait de vie. Le rideau visqueux de la surface coupe la lumière et s’étale à l’infini. Piégée.

Seul un petit cercle de lumière est visible très loin, un peu comme un trou de pêcheur sur la banquise. Il ne lui reste plus qu’une seule chose à faire : nager, nager vite, loin, et rejoindre cet oasis de lumière pour échapper à cet enfer soudain qu’est devenu son royaume de couleurs.


Il s’est souvent réveillé dans la nuit à cause de ce cauchemar classique et récurrent.

Il est seul à bord, il veut être le dernier à partir. Son bateau coule à une vitesse impressionnante, et il attend le dernier moment pour évacuer.

Maintenant !

C’est maintenant qu’il faut y aller. Il sort du poste de pilotage, ferme consciencieusement la porte et se prépare à courir. Il s’écroule dès le premier pas, comme fauché par une force invisible. Son lacet est coincé dans la porte. Ce sont dix secondes de trop. Il voit avec horreur l’eau arriver sur lui avec une violence folle, pense à sa mère qui passait son temps à l’engueuler pour ses lacets toujours défaits, hurle et se réveille en sueur.

Cette fois-ci, il a l’impression de le vivre « pour de vrai ».

Le navire est en train de se briser en deux, et il pourrait couler en quelques minutes. Le second et le chef mécano sont déjà dans l’hélico, ça va bientôt être son tour. Il aura tout fait pour sauver son bateau, et s’apprête à l’évacuer dans le calme et la dignité en refermant derrière lui la porte du poste de pilotage.

Sauf que cette fois-ci, ça fait bien longtemps qu’il a retiré ses chaussures.


Elle va réussir.

Plus que quelques mètres à peine. Ses poumons vont exploser, sa vue se brouille et ses forces l’abandonnent, mais elle tient bon. La lumière est là, tout près.

Elle a l’impression que le trou est de plus en plus petit au fur et à mesure qu’elle s’en rapproche. Dans un ultime effort, elle arrive à glisser sa tête hors de l’eau et inspire enfin une goulée d’air qu’elle pense salvateur.

Elle regrette immédiatement et se dit qu’elle aurait peut-être mieux fait de rester au fond, tant la sensation est horrible. Ce n’est pas de l’air qu’elle vient de respirer, ce n’est pas dans de l’eau qu’elle se débat. Tout est noir, irrespirable et gluant. Elle étouffe, ses membres sont lourds, impossibles à bouger. Elle voudrait crier à l’aide mais plus un son ne sort de son corps mazouté. Elle voit tout ce monde sur la plage qui la regarde, immobile, comme pétrifié, et personne ne vole à son secours.

Tout devient noir. Elle abandonne son corps à cet océan qu’elle a tant aimé.

Comme s’il voulait lui rendre un peu de cet amour, l’océan lui offre une dernière petite vague qui la pousse sur le rivage, et elle sent le sol sous ses pieds, enfin. Elle réussit à faire trois pas, à bout de forces, puis s’écroule de tout son long dans cette boue sombre et visqueuse, dans l’indifférence générale.

Personne ne se souviendra d’elle. Personne n’est là pour la sauver, la pleurer, la regretter.

Ce n’était qu’une mouette, après tout.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *